
Peut-on faire l’éloge d’Elon Musk sans passer pour un con?
Chez nous, il serait un mélange improbable de Jacques Attali et Stéphane Bern. Le journaliste et intellectuel américain Walter Isaacson a fait carrière en relatant la vie inspirante des grands génies du monde occidental. Mais après De Vinci et Einstein, le biographe un rien complaisant se heurte à un os: Elon Musk. L’excentrique patron de Tesla va faire éclater au grand jour la stupidité du projet…
Cet article est paru en anglais dans le magazine américain The Drift.
C’est au cours d’une flânerie estivale entre amis, dans le Colorado, que Steve Jobs demande à Walter Isaacson s’il voudrait bien envisager d’écrire sa biographie. A l’époque, celui-ci, journaliste, universitaire et conseiller politique, dirige le prestigieux Institut Aspen. (L’influent think tank qui a donné ses lettres de noblesse à la station de ski éponyme, sorte de Davos dans les Rocheuses, ndlr.) Walter Isaacson, qui vient juste de publier un ouvrage de 600 pages sur la vie Benjamin Franklin, est déjà en train de s’attaquer à celle d’Einstein. «Ma première réaction a été de me demander, en plaisant à moitié, s’il se voyait comme un successeur naturel dans cette lignée», se remémore l’éminent biographe.
### **Rappelez-vous l’an 2000** Walter Isaacson se met au travail en 2009, en apprenant que Steve Jobs est en train de mourir d’un cancer du pancréas. Quand le livre paraît en 2011, quelques semaines après le décès du patron d’Apple, il apparaît que le semi-trait d’humour n’en était plus un. Sur la couverture, conçue avec l’aide de Steve Jobs lui-même, trône une photo en noir et blanc du gourou de la tech. Il fixe l’objectif avec assurance tout en se lissant le bouc, tel un grand penseur devant l’éternel, digne successeur d’Einstein et de Franklin. De quoi séduire un public encore fasciné par l’histoire du petit génie incompris qui a quitté les bancs de la fac pour les bureaux de la Silicon Valley. Cette année-là marque l’apogée du techno-optimisme. Les printemps arabes continuent d’apporter la démocratie au Moyen-Orient tweet après tweet tandis que Google, avec ses tables de ping-pong et ses salles de massage, passe encore pour le meilleur employeur au monde. En surfant sur cette vague, le *Steve Jobs* d’Isaacson s’écoule à 380'000 exemplaires en une semaine. C’est un triomphe.